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Le Poids de la Liberté

Mini-Histoire 2 — Ère 1, an 80, Fédération du Nord. Protagoniste : Elias Vorn.

27 min de lecture

L'hiver de mes 12 ans, il faisait chaud chez nous.

Ce qui me revient, ce n'est pas le froid. C'est la lampe de la table de cuisine jaune, accrochée un peu trop bas, qui chauffait le dessus de mes mains pendant que j'écrivais. C'est l'odeur du linge qui séchait sur le radiateur. C'est mon père assis au bord de la table, qui refaisait mon exercice de mathématiques à l'envers pour me montrer où je m'étais trompé.

Il était ingénieur. Ça, je le savais. Mais je ne savais pas ce qu'il faisait.

Cet hiver-là, à 18 heures, le quartier passait au noir. Pas une panne : une heure précise. Tous les soirs, les fenêtres de l'immeuble d'en face s'éteignaient ensemble, d'un coup, comme si on avait tourné un seul interrupteur pour tout le quartier.

Les nôtres s'éteignaient avec.

Pendant 3 semaines, j'ai fait mes exercices en manteau, à la table, avec la lampe de poche de ma mère posée debout devant mon cahier. On mangeait froid. On se couchait à 19 heures parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire.

Puis mon père est rentré plus tard que d'habitude, un soir, et il s'est assis sans retirer son manteau. Il avait la tête de quelqu'un qui avait marché trop longtemps.

Ils ont parlé au-dessus de moi, comme on parle au-dessus d'un enfant qu'on croit occupé ailleurs.

Ma mère — Alors c'est fait ?

Mon père — C'est fait.

Ma mère — Et nous ?

Mon père — Nous, ça ira. On est sur la liste.

Ma mère a posé sa main devant sa bouche. Je n'ai pas su si c'était du soulagement. J'ai continué mon exercice, et je me souviens encore du chiffre que j'écrivais à cet instant-là, ce qui ne sert à rien, mais c'est comme ça que la mémoire range les soirs importants.

Ils ont dit que ce serait long. Ils ont dit un mot que je ne connaissais pas et que mon père a répété deux fois, très bas. Ils ont dit qu'il ne faudrait en parler à personne, surtout pas à l'école, et surtout pas dire que chez nous le chauffage allait tourner jour et nuit.

Le lendemain, à 18 heures, l'immeuble d'en face s'est éteint.

Pas nous.

Ma mère est restée debout au milieu de la cuisine à regarder l'ampoule, longtemps, sans rien faire. Mon père a retiré son manteau pour la première fois depuis des jours et il m'a dit de sortir mes cahiers. Le radiateur s'est mis à claquer en chauffant.

Depuis la fenêtre, on voyait les façades noires en face. Je me rappelle avoir trouvé ça beau une fois.

C'est la seule chose que j'ai comprise cet hiver-là, et je l'ai comprise entièrement : on avait chaud, et il ne fallait pas le dire.

Il m'a expliqué le reste des années plus tard, à la même table, sous la même lampe, sans y mettre le ton, comme on transmet une information technique. Le mot que mon père avait répété deux fois, très bas, c'était Prométhium. On nous en avait retiré la moitié pendant 3 mois. Et si notre lampe était restée allumée alors que l'immeuble d'en face s'éteignait tous les soirs à 18 heures, c'était parce que...

Un hurlement de métal. Plein le ventre, assourdissant.

Le pilote — On est arrivés ! Je te laisse descendre chercher tes putains de corrompus !

Les moteurs venaient de passer en freinage. C'est le moment le plus bruyant du vol : l'appareil s'est mis à trembler par en dessous, longuement, comme s'il refusait de descendre.

J'ai regardé par le hublot avant de répondre. Sous nous, il n'y avait rien à voir. C'est ce qui frappe en premier, en Coalition Autarcique, c'est qu'on ne voit pas le sol. On voit une couche brune, épaisse, parfaitement immobile, et on sait qu'il y a une ville de l'autre côté.

Elias — Ce sont des gens qui n'ont rien. Un peu de pitié.

Je le pensais vraiment. Je le pense encore, la plupart du temps. La pitié est plus reposante que le calcul.

Il n'a pas répondu. Il ne répond jamais. C'est le seul homme de la Fédération qui me parle sur ce ton, et c'est pour ça que je le garde : à mon poste, on finit entouré de gens qui hochent la tête.

Je me pèse tous les matins. Je note ce que je consomme, je le compare au mois d'avant, et je corrige quand je dépasse. Personne ne me l'a demandé, personne ne le vérifie, personne d'autre ne le fait. Ça fait 25 ans. On trouve ça mignon, un homme qui calcule tout. Une manie de vieil homme. Et on me laisse tranquille avec.

Mon poste. Sur le papier : Vorn, Elias, 42 ans, conseiller du Président de la Fédération du Nord.

En pratique, il m'appelle quand une situation ne peut plus durer, je reviens lui dire que j'ai une solution, et il ne demande jamais laquelle. Il n'a jamais demandé. Un homme qui ignore une chose peut jurer qu'il l'ignore, et mon travail consiste à lui fournir cette ignorance. À la lui fournir complète.

Le métier n'a pas de nom. C'est volontaire.

Le dossier d'aujourd'hui tient en un chiffre, et le chiffre est 14.

Tout notre Prométhium vient d'Astra. Il n'y a pas de deuxième fournisseur, il n'y a pas de marché, il n'y a pas de gisement de secours : il y a Astra, et il n'y a rien d'autre.

Astra le sort, là-haut. La Ligue le descend, le stocke et nous le livre, en prélevant sa part sur chaque tonne qui passe entre ses mains. 35 millions d'habitants qui ne fabriquent rien et qui vivent du trajet. Les deux n'ont jamais eu besoin de signer quoi que ce soit ensemble : l'une possède, l'autre transporte, et aucune des deux n'a intérêt à ce que nous apprenions à faire l'un ou l'autre.

Si Astra ferme le robinet demain matin, la Fédération du Nord tient 14 jours. Le 15e, le premier pays industriel du monde est un tas de béton froid. Nous n'avons aucune réserve. Personne n'en a.

On a essayé, une fois, quand j'avais 12 ans.

Nous sommes entrés dans ce brouillard qu'ils appellent le Smog-P. Pendant 11 secondes il n'y a plus rien eu contre le hublot qu'un brun sale, comme dans une fumée qu'on aurait laissé vieillir.

Puis la rue est apparue, d'un coup, une centaine de mètres sous nous.

Il y avait des gens dessus. Ils marchaient sans lever la tête, tous, sauf un. Un homme s'était arrêté au milieu du trottoir et nous regardait descendre, quelque chose de long serré contre lui, tenu des deux bras comme on tient un enfant.

Je n'ai pas cherché à savoir qui il était. Il y a toujours quelqu'un qui s'arrête.

Nous nous sommes posés sur le toit d'un magasin d'oxygène du bloc 4.

C'est eux qui avaient choisi l'endroit. Dans ce pays, il n'existe que deux sortes de pièces où l'air ne brûle pas la gorge : leurs tours, hautes de 300 mètres, et ces magasins. Ils m'ont donné rendez-vous dans le magasin.

Je suis descendu chercher l'homme qui dirige la Coalition Autarcique. Il s'appelle Vasko, et il attendait son tour à la caisse.

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L'escalier qui descend du toit sent le neuf. C'est ce que je remarque à chaque fois dans ces boutiques : elles sont propres. Pas propres comme un endroit qu'on nettoie. Propres comme un endroit qui vient d'être livré.

En bas, l'air ne sentait rien. Chez moi non plus, l'air ne sent rien. Il paraît que c'est un luxe.

Il m'a vu avant que j'aie fini les marches et il a ouvert les bras au milieu du magasin, comme si nous étions de la même famille.

Vasko — Monsieur le conseiller ! Monsieur le conseiller, vous avez fait tout ce chemin pour nous.

« Diriger » est le mot le plus exact qu'on ait pour lui : ils n'ont ni président, ni roi, ni rien qu'on puisse afficher. Un régime qui demande à 120 millions de gens de se contenter de rien ne peut pas afficher sur un mur la figure d'un homme qui a tout. Alors ils gouvernent sans visage, et personne dans ce magasin ne savait qui venait de m'ouvrir les bras.

Lui, il descend toujours en personne. Personne ici ne sait qui il est, donc ça ne lui rapporte rien : c'est un geste qu'il fait pour lui seul, pour pouvoir se dire qu'il garde les pieds sur terre.

Je connais ce genre d'arrangement avec soi-même. On a tous le sien.

Il faut que je dise un mot de leur façon de parler, sinon rien de ce qui suit n'a le bon son. Les gens du Sud tirent la fin de leurs phrases et montent à la dernière syllabe, même quand ils affirment, ce qui donne à tout ce qu'ils disent un air aimable. Et ils vous appellent par votre titre à chaque phrase. Chez nous, c'est une marque de respect. Ici, c'est surtout une façon de ne jamais vous laisser oublier que vous n'êtes pas comme eux.

55 ans, une poignée de main des deux mains, un rire qui part avant la fin de ses propres plaisanteries. Derrière lui, deux hommes qui n'ont rien dit de la journée. Ce ne sont pas des conseillers : on ne place pas un conseiller entre soi et la porte. Un des deux portait les manteaux.

La vendeuse a posé les cartouches sur le comptoir. Vasko en a demandé 4.

Elias — 3 suffiront.

Vasko — 4 ! Vous n'allez pas remonter dans votre bel appareil les mains vides, monsieur le conseiller. Ici, on ne laisse pas repartir un invité comme ça.

360 T$. Il n'a pas regardé le chiffre. Moi si. Un de leurs mineurs met 14 mois à gagner ça.

J'ai pris la cartouche. C'était la première chose que j'acceptais d'eux.

Ils se sont installés à bord comme dans un salon, en défaisant deux boutons de veste, et Vasko a levé la main avant que j'aie pu ouvrir la bouche.

Vasko — Avant les affaires, monsieur le conseiller. Il faut que je vous raconte, vous savez ce que ma femme m'a fait acheter le mois dernier ?

Elias — Non.

Vasko — Un piano à queue. Quinze ans qu'elle en parlait.

Il riait déjà.

Vasko — Sauf que l'ascenseur ne fait pas la largeur. 300 mètres, monsieur le conseiller ! On l'a monté par l'extérieur, aux sangles, en plein après-midi. Tout le bloc a regardé un piano monter dans le ciel. Ma femme a pleuré. Et moi j'ai payé deux fois : 2 millions pour le piano, 3 pour les grues.

3 millions de T$ pour lever 400 kilos de 300 mètres. Cinq fois mon poids. Je n'ai rien dit.

C'était drôle, cela dit. J'ai ri aussi.

Elias — Et l'autre petite, elle en jouera ?

Le rire de Vasko a tenu une seconde de trop, puis il s'est arrêté.

Vasko — L'autre petite.

Elias — Votre autre fille. Celle du bloc 4.

Vasko — Vous êtes bien renseigné, monsieur le conseiller.

Elias — On me paie pour ça.

Il a hoché la tête lentement, comme devant un bon argument, et il est reparti avant que le silence ait le temps de s'installer.

Vasko — Alors vous savez aussi ce qu'elle me prend chaque mois. Avec ce que je lui verse, sa mère pourrait s'en payer deux, des pianos !

Il a ri. Les deux autres ont ri. J'ai ri aussi, parce qu'il faut rire.

Personne ne se demandait si la petite en jouerait un jour.

Nous avons décollé vers les tours.

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En montant, la couche met une vingtaine de secondes à se traverser, presque le double de la descente. Je les compte à chaque fois. C'est plus fort que moi.

Puis ça s'arrête. Pas progressivement : d'un coup. Le brun s'ouvre, la lumière entre par tous les hublots en même temps, et il y a un ciel.

Un vrai. Bleu, propre, avec du soleil dedans.

Vasko n'a pas levé la tête. Les deux autres regardaient leurs genoux. Ils font ce trajet deux fois par jour.

En dessous, la couche s'étendait jusqu'à l'horizon, plate, immobile, comme un sol qu'on pourrait fouler. On ne voit pas la ville. On ne voit pas les mines, ni les routes, ni les cheminées, ni rien de ce qui fabrique la couche.

Et il y a 2 tours.

2, dans tout le pays. Elles sortent du brun comme deux doigts, et le soleil tape sur le verre si fort qu'on doit tourner la tête. Le Smog-P s'arrête à 180 mètres. Les tours montent à 300. Il y a donc 120 mètres de verre qui dépassent de la couche, et c'est tout ce qu'on voit de ce pays quand on arrive par le ciel.

Quelqu'un a mesuré la fumée avant de bâtir. Ce n'est pas un caprice d'architecte, c'est un relevé.

L'héliport sort du flanc de la tour comme un tiroir qu'on aurait oublié de refermer. Pas de garde-corps du côté du vide.

Ils nous attendaient. Une dizaine de personnes en veste blanche, alignées, immobiles depuis un moment à en juger par les sourires crispés. Et quand la porte s'est ouverte, quelqu'un a tiré un feu d'artifice.

En plein jour. Au-dessus d'un pays qui ne voit plus le soleil, à midi, on a brûlé de la poudre pour faire du bruit et un peu de fumée grise, et tout le monde a applaudi.

Vasko — Pour vous, monsieur le conseiller !

J'ai remercié. On remercie.

On monte par l'intérieur, dans une cabine de verre qui longe la paroi. Elle marque un arrêt à chaque niveau, quelques secondes, portes fermées. Personne ne monte, personne ne descend.

C'est fait pour qu'on regarde.

La tour fait 300 mètres. Les 200 premiers sont du béton plein : des machines, des réserves, des logements pour ceux qui font tourner la maison, et rien qu'on ait envie de montrer. C'est là-dessus que l'héliport est accroché, juste au-dessus du Smog-P.

Les 100 derniers sont sous verre. Une cloche bombée, posée sur le béton comme un couvercle, et c'est elle qu'on voit depuis le ciel.

Dedans, il n'y a pas d'étages. Il y a des niveaux, et chaque niveau fait la hauteur d'un immeuble entier.

Le premier, c'est l'eau. Un lac. Pas un bassin, pas une piscine : un lac, avec des berges, des roseaux et un ponton en bois. J'ai commencé à calculer ce que pèse un lac à 200 mètres du sol. J'ai arrêté.

Le deuxième, c'est les arbres. Des vrais, hauts, avec de la mousse au pied. Ils viennent de chez nous, je reconnais les essences. Quelqu'un a payé pour qu'ils traversent la frontière vivants.

Il y avait des oiseaux. Je n'en avais pas entendu depuis mon arrivée dans ce pays.

Le troisième, c'est le froid.

Ils ont refroidi un niveau entier. De la neige, de la vraie, avec des sapins et une lumière bleue, sur toute la hauteur. Les enfants y font de la luge le week-end, m'a expliqué quelqu'un en veste blanche, parce que dans le Sud ils ne connaissent pas la neige.

Je n'ai pas calculé celui-là non plus. Je n'ai pas voulu.

Et tout en haut, là où la cloche se referme, il y a une maison.

Une maison. Un toit à deux pentes, des volets, un porche avec deux marches, un jardin autour et une piscine sur le côté. Le genre de maison qu'on construit au milieu d'un champ quand on a de la place. Ils l'ont posée à 300 mètres, sur le toit d'une tour, sous une verrière, au-dessus d'un pays qu'on ne voit pas.

Le bureau de Vasko est dedans. Il travaille dans son salon.

Vasko — Entrez, entrez ! Vous êtes chez moi.

J'ai essuyé mes pieds sur le paillasson, et je suis entré.

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Le salon fait une quinzaine de mètres de long. Le bureau est au fond, tourné vers l'intérieur. Un homme a payé pour habiter au-dessus du monde et il a placé sa chaise de façon à lui tourner le dos.

Sur la gauche, il y a une table de cuisine, et une lampe accrochée un peu trop bas.

Je n'avais pas prévu celle-là.


Mon père a fini son explication 8 ans plus tard, à notre table, sous notre lampe, un dimanche, parce que je lui avais reposé la question et qu'il n'avait plus de raison de me mentir.

Il avait travaillé 4 ans sur un chantier, tout au nord de la Fédération. Un site de réception : 4 rampes, des hangars, une voie ferrée neuve. Le Nord voulait faire descendre son Prométhium lui-même, sans passer par la Ligue et sans lui payer le passage.

Ils ont terminé le chantier un jeudi. Il ne restait plus qu'à allumer.

Astra a fermé de moitié le vendredi.

Mon père — Pas un avertissement, pas une lettre, pas une phrase. Le compteur à la moitié, un matin, et plus personne au bout du fil.

Le quartier d'en face s'est éteint à 18 heures. Les hôpitaux ont tourné un jour sur deux.

Mon père — On a tenu 3 semaines. On croyait qu'ils négocieraient. Ils n'avaient rien à négocier, eux, ils avaient déjà tout.

Je lui ai demandé pourquoi ils n'avaient pas allumé quand même. Les rampes étaient debout, il restait la moitié du courant, et le chantier était perdu de toute façon.

Mon père — Parce qu'une rampe, ça n'a jamais fabriqué un gramme de Prométhium. Ça envoie des hommes en haut. Après, il faut des vaisseaux, des foreuses, des raffineries et 30 ans. Astra a les quatre. Nous, on avait 4 rampes et de quoi tenir un mois.

Puis il m'a raconté la troisième semaine.

Mon père — On n'a rien vu venir. La terre s'est soulevée à 2 kilomètres, dans un champ vide, et le bruit est arrivé après : un coup sec, énorme, qui te rentre dans la poitrine avant d'arriver aux oreilles. Toutes les vitres des hangars ont sauté d'un seul coup. On a sifflé jusqu'au soir.

Un cratère de 300 mètres. Pas un blessé, pas un mot, personne pour dire que c'était eux.

Mon père — Et 2 kilomètres, Elias, tu comprends ce que ça veut dire. Pas 20, pas dans le chantier. Exactement l'endroit où personne ne pourra jamais raconter que c'était raté.

Il n'y a pas eu d'enquête. Il n'y avait rien à enquêter : quelque chose était tombé du ciel à côté du chantier, et tout le monde avait lu la phrase.

Et Astra aurait pu viser le chantier. Elle a visé à côté. Elle ne voulait pas le détruire : elle voulait qu'on le détruise nous-mêmes.

Personne, jamais, n'a exigé quoi que ce soit par écrit. Il n'y a pas eu d'ultimatum, pas de délai, pas de conditions. Il a fallu que le Nord comprenne tout seul ce qu'on attendait de lui, et il a fallu qu'il le comprenne vite, parce que chaque jour de réflexion se payait en vie.

Le soir où mon père est rentré sans retirer son manteau, la décision venait d'être prise. On démontait.

Et les foyers des hommes chargés de démonter restaient alimentés — on ne fait pas travailler dehors, tout l'hiver, des gens qui ont froid chez eux.

C'était ça, la liste.

Je lui ai demandé pourquoi on n'avait pas brûlé quelque chose, n'importe quoi, comme font les gens du Sud, le temps que ça passe.

Mon père — Parce que le jour où on allumerait notre première centrale, ils nous couperaient tout.

Il me l'a expliqué comme on explique un théorème, sans y mettre le ton. Astra vend son Prométhium, et elle le vend très cher : c'est le commerce le plus rentable qui n'ait jamais existé, et elle est seule dessus. Ce qu'elle ne vend pas, c'est le droit de s'en passer. Ce qu'elle demande en échange tient en une phrase. Celui qui reçoit ne produit rien d'autre. Pas de mines, pas de centrales, rien qui permette un jour de se passer d'elle.

Mon père — Et ils n'ont même pas besoin de nous l'interdire, Elias. Fais le calcul. Une centrale, ça se monte en 2 mois. 2 mois, c'est très rapide. Sauf qu'il en faudrait des centaines, et que nous, sans eux, on tient 14 jours.

14 jours pour le premier pays industriel du monde. Les hôpitaux, les pompes, les trains, le chauffage de 140 millions de gens. 2 mois pour la première centrale, et 14 jours pour mourir.

C'est pour ça que personne n'essaie deux fois.

Et il m'a dit ce qu'il avait fait de son hiver.

12 ingénieurs, 800 ouvriers, 10 semaines. C'est ce qu'il a fallu pour défaire 4 ans. On ne démonte pas 4 rampes comme on vide un appartement : il faut couper, découper, évacuer, et il faut que chaque wagon qui part soit vu partir.

Le dernier jour, il fallait que ça se voie depuis le ciel. Ils ont fait sauter les fondations eux-mêmes.

Mon père — Le lendemain midi, on recevait notre quantité entière. Pas un mot, pas une lettre, personne n'est venu vérifier. Le chiffre était simplement revenu à sa place.

3 semaines à tenir, 10 semaines à détruire. Voilà ce que valent les 3 mois dont on m'avait parlé quand j'avais 12 ans.

Il racontait ça très droit, les mains à plat sur la table, sans hausser la voix une seule fois. Un homme qui se tient droit pour qu'on ne voie pas l'endroit où il a plié.

C'est ça que je n'ai pas supporté. Pas ce qu'on lui avait fait faire : la tenue qu'il avait gardée pour le faire.

Nous étions sur la liste. Notre lampe est restée allumée 2 mois, et c'est pour ça qu'il ne fallait rien dire à

Du métal contre du bois. Ça résonne, et ça résonne encore.

Une veste blanche — Pardonnez-moi. Pardonnez-moi, monsieur, pardonnez-moi.

Elle avait posé le plateau trop fort. C'est tout ce qu'elle avait fait. Elle est sortie à reculons, les yeux brillants, en s'excusant une dernière fois sur le pas de la porte.

Les autres l'ont suivie. La dernière a refermé les deux battants sans faire un bruit, ce qui demande de l'entraînement.

Je n'avais rien à sortir. Pas de dossier, pas de feuille, pas de stylo. On ne prend pas de notes.

Elias — Vous sortez 5,4 milliards de tonnes de Pyrosile par mois. Vous nous en livrez 2,7. Je viens vous demander les 5,4.

Vasko souriait encore. Il a mis un moment à s'arrêter, comme un moteur.

Vasko — Encore.

Elias — Encore.

Ce que je venais acheter n'était pas du carburant. C'était le droit de dire non une fois.

Depuis un mois, il y a dans le Nord des cavernes qui se remplissent de roche noire et qui ne figurent sur aucun papier.

Parce qu'on n'allume qu'une fois. Le jour où le Nord brûlera son premier gramme de Pyrosile, Astra le saura, et elle fermera tout — pas de moitié, cette fois. Il n'y aura pas de délai, pas de négociation, et rien à démonter pour se faire pardonner. Ce jour-là, les cavernes devront déjà être pleines. Sinon nous n'aurons que 14 jours pour regretter.

Pleines, elles nous laissent tenir un hiver entier sans elle. Et cet hiver-là, personne n'ira faire sauter ses propres fondations.

À 2,7, je serai mort avant qu'elles soient pleines. À 5,4, non.

Vasko — Vous avez fait le calcul avant de monter j'espère. Pour vous en livrer 5,4, il faut que j'en sorte 8,1. C'est la moitié en plus. Sur des puits déjà ouverts, avec les hommes que j'ai. Et vous voulez ça pour quand ?

Elias — Six mois.

Il a ri, une seule fois, sans y croire. Puis il s'est assis sur le bord de son bureau, une jambe qui pendait.

Vasko — Monsieur le conseiller. Vous me demandez de brûler mon capital.

Elias — Je vous demande de creuser plus.

Vasko — C'est la même phrase. Ce n'est pas de la sentimentalité, je vous rassure, c'est de la comptabilité. Cette année, il naît encore un peu plus de gens chez nous qu'il n'en meurt. Un peu. L'an prochain ce sera l'inverse, et après ce sera l'inverse tous les ans. Les bras dont j'aurai besoin dans 15 ans sont en train de tousser aujourd'hui, et un homme qui creuse 15 ans ne se remplace pas par 3 hommes qui creusent 5 ans. La moitié de poussière en plus, c'est la moitié de veuves en plus, et une veuve, ça ne creuse pas.

C'était bien dit. C'était même vrai.

Elias — Vous avez raison.

Il a levé les sourcils. Ce n'est visiblement pas ce qu'on lui répond d'habitude.

Vasko — Et vous me le demandez quand même.

Elias — Je vous le demande quand même.

Il m'avait amené là depuis le début, et je ne l'avais pas vu venir.

Ses morts ne l'empêchent pas de dormir : il en signe tous les mois. Mais c'était la seule chose qu'il pouvait poser sur la table en face de la mienne. Un pays qui n'a rien à vendre finit par vendre ce que ça lui coûte.

Vasko — Alors donnez-moi de quoi ne pas brûler plus.

Elias — C'est-à-dire ?

Vasko — Du Prométhium.

Il l'a dit sans sourire, et c'est la seule fois de la journée où il a baissé la voix.

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Elias — Il n'y en a pas de libre. Tout ce qui descend est promis avant de descendre.

Vasko — Je ne vous demande pas d'en trouver, monsieur le conseiller. Je vous demande le vôtre.

Il a laissé passer un temps, et sa voix est remontée.

Vasko — Vous savez comment on en est arrivés à 0, monsieur le conseiller ? Personne n'a rien décidé. Il a fallu payer, nous n'avions pas de quoi, alors quelqu'un a écrit 0 en face de notre nom il y a longtemps, et personne n'a jamais eu besoin d'y retoucher.

Il s'est levé du bureau et il a fait deux pas vers la verrière, sans la regarder.

Elias — Combien ?

Vasko — 20 tonnes par mois.

Il avait le chiffre prêt, et le chiffre était juste. 20 tonnes, c'est de quoi faire tourner ses pompes, ses treuils et ses concasseurs sans allumer un gramme de roche de plus. Il ne demandait pas un cadeau, il demandait exactement de quoi ne pas empirer.

Elias — 10.

Vasko — 20.

Elias — 10. Sur 1 300, personne ne voit partir 10.

Ce n'était pas vrai. Personne n'aurait vu partir les 20 non plus. 10 nous coûtaient 1 milliard de T$ par mois, 20 nous en coûtaient 2, et je n'avais pas envie de rentrer en ayant dit oui à tout.

Il a fait celui qui calcule. Il n'a pas calculé longtemps.

Vasko — Va pour 10.

L'autre moitié, il allait la brûler quand même, et ses gens allaient la respirer.

Je venais de dépasser d'un chiffre que je ne saurai jamais écrire, et je n'ai rien senti du tout.

Faire entrer le Prométhium ici ne m'inquiétait pas. Chez eux, il y a de la fumée partout, et là où il y a de la fumée partout, il n'y a jamais rien à voir.

C'est leur saleté qui les protège. Il le sait. C'est pour cette raison qu'il réclamait du Prométhium et pas de l'argent.

Le problème était ailleurs.

Elias — Vous n'avez pas un seul réacteur dans le pays.

Vasko — Non.

Elias — Vous n'avez personne pour en construire.

Vasko — Non.

Il a écarté les mains, très content de lui.

Vasko — C'est pour ça que vous allez m'envoyer des ingénieurs.

Elias — Combien d'ingénieurs.

Vasko — Une cinquantaine. Vous en avez de très bons.

Du Prométhium, ça se transporte. Dix tonnes tiennent dans des caisses, les caisses passent une frontière au milieu d'un convoi, et si on ouvre une caisse on trouve du métal. Un réacteur, non. Il faut le poser, le raccorder, le refroidir, l'entretenir. Il faut des hommes qui savent le faire, et qui savent parfaitement pourquoi ils sont là.

Des hommes du Nord. Les seuls qui savent construire ça. Et chacun d'eux saurait exactement à quoi il sert.

J'ai dit que j'y réfléchirais. Il a compris que c'était oui.

En redescendant, j'ai fait la seule chose que je sais faire, j'ai compté. Nous trois dans cette pièce. Les chauffeurs qui font la route. Les contrôleurs qui ne notent rien. Ceux qui notent quand même. Et les hommes qu'on envoie éliminer ceux-là.

J'aurais dû arriver à un chiffre. Je n'y arrivais plus depuis longtemps.

Un secret que cinquante personnes portent n'est pas un secret. C'est un délai.

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Nous sommes repartis seuls. Pas d'escorte, pas de délégation, personne à ramener. Je suis venu à un et je repars à un : c'est le seul moyen pour qu'un accord n'ait jamais qu'une seule bouche.

Et nous sommes repartis dans ce brouillard brun.

C'est la seule chose utile que la Coalition ait produite sans le vouloir. 180 mètres de saleté posés sur tout le pays.

Au-dessus, notre appareil est une masse brûlante sur un ciel vide, et il n'y a rien d'autre à regarder. Dedans, tout est chaud et tout est sale, et nous ne sommes qu'une saleté chaude de plus.

Alors nous rentrons à 120 mètres du sol, à Mach 4, à l'aveugle, aux instruments. La coque n'a ni rivet, ni arête, ni insigne. Elle ne renvoie rien.

Parce qu'Astra regarde. Astra regarde tout le temps, et elle n'a rien d'autre à faire. Un appareil au Prométhium deux fois gros comme un chasseur, ça se voit d'en haut comme une allumette dans une cave.

Il n'y a que deux façons de ne pas être vu : ne pas voler, ou voler dans ce que personne n'a envie de regarder.

Le pilote — Alors ? Tes porcs en costume, ils ont signé ?

Elias — Ils ont signé.

Le pilote — Ça m'étonne pas. Ceux-là, ils vendraient leur mère au kilo.

Au kilo.

Il ne sait rien de ce que je viens de faire, il n'en a rien à foutre, et il vient de le dire mieux que je ne le dirai jamais. Je n'ai pas répondu. On ne discute pas avec un homme qui a raison par accident.

À l'atterrissage, il y avait un pli sur mon siège. 3 lignes, pas de signature — on ne signe pas ce genre de convocation. Un lieu, une heure, rien d'autre. Le surlendemain, 8 heures.

Quand ce service demande à me voir, ce n'est jamais pour me demander une autorisation. C'est pour me dire ce qui a déjà été fait.


Un étage du palais de la Fédération qui n'apparaît sur aucun plan.

Le rapporteur — La quatrième famille retrouvée sur un convoi cette année. Le père, la mère : dossier clos. La petite est passée par l'hôpital régional.

« Dossier clos » veut dire ce que ça veut dire. C'est moi qui ai écrit la formule, il y a 11 ans, un mardi, parce qu'il fallait bien une formule et qu'on ne peut pas mettre l'autre mot sur un papier que quelqu'un archive.

Je n'ai posé qu'une question.

Elias — Elle sait quelque chose ?

Le rapporteur — Quatre ans. Elle ne sait même pas où elle est née.

Elias — Et sa santé ?

Le rapporteur — Bonne, avec le temps. L'air filtré suffira.

J'ai refermé le dossier.

Elias — Alors elle n'est pas notre problème.

Une petite fille de 4 ans qui meurt dans un hôpital du Nord, c'est une enquête, un registre, un nom à inventer, et 12 personnes de plus qui savent. Vivante en Région 12, elle ne coûte que de l'air filtré, et de l'air filtré, nous en avons.

Elle est légère. C'est tout ce que je lui demande.

Je m'étais pesé le matin même, comme tous les matins. J'étais en règle.