Vu de près
Mini-Histoire 3 — Ère 1, an 80, Ligue équatoriale. Protagoniste : Elias Vorn.
De la craie. Des manteaux mouillés qui sèchent sur le radiateur du fond. Une lumière jaune, un peu trop basse, et 30 enfants assis droit, les mains à plat sur la table.
Il fait chaud. Je ne me demande pas pourquoi.
L'institutrice — Les enfants, nous recevons aujourd'hui quelqu'un d'important. C'est grâce à lui que vous aurez chaud tous les hivers de votre vie. Accueillez monsieur Vorn.
Ils applaudissent. Longtemps, tous ensemble, sans se regarder.
Je me présente comme on se présente à des enfants. Je dis que je travaille pour le Président. Je dis que mon métier consiste à faire en sorte que les lumières restent allumées. Je dis que ce n'est pas très intéressant et qu'il y a surtout beaucoup de papiers.
Ils rient. Une petite lève la main, tout devant.
L'élève — C'est vrai que vous sauvez des milliers de gens ?
Elias — C'est vrai.
L'élève — Combien ?
Elias — 140 millions.
Ça les impressionne. Ils ont raison. C'est un beau chiffre, et il est exact.
Un garçon lève la main au troisième rang. Il attend qu'on l'interroge. Il est très poli.
L'élève — Et de l'autre côté, ça fait combien ?
Elias — De l'autre côté ?
L'élève — Ceux qui creusent. La maîtresse a dit qu'ils étaient 125 millions.
Elias — Je ne sais pas.
L'élève — Vous savez tout compter, pourtant.
L'institutrice sourit. Elle ne le reprend pas. Personne ne trouve la question impolie, et c'est peut-être ça, le pire.
Une autre main, au fond, à droite.
L'élève — Monsieur, quand vous dites sauver, c'est sauver de quoi ?
Elias — Si le Prométhium s'arrête, le pays tient 14 jours.
L'élève — Et après les 14 jours ?
Elias — Après, il n'y a plus de courant nulle part. Plus de pompes, plus d'hôpitaux, plus de trains, plus rien qui chauffe. Un pays comme le nôtre ne se rationne pas : il s'arrête. Et quand il s'arrête, les gens dedans ne meurent pas de froid. Ils se battent entre eux pour ce qui reste.
L'élève — Et eux, ils sont sauvés de quoi ?
Je bois un peu d'eau. Il n'y a pas de verre sur la table, mais je bois quand même.
Une fille au deuxième rang lève la main sans attendre son tour.
L'élève — Mon papa est mort au fond. Est-ce qu'il fait partie des gens que vous sauvez, ou des gens d'avant ?
Elias — Ce n'est pas comme ça qu'on compte.
L'élève — Alors c'est comment ?
Toutes les mains se lèvent en même temps. Pas un bruit, pas un cri, pas un enfant qui parle plus fort qu'un autre. 30 bras droits, tendus, et la maîtresse qui me fait signe de continuer parce qu'on a encore le temps.
Elles restent levées. Je réponds à la première, et il y en a 30. Je réponds à la deuxième, et il y en a toujours 30. Mes réponses raccourcissent. Au bout d'un moment je dis seulement des chiffres, et les chiffres sont justes, et ça ne sert à rien.
Au fond de la classe, il y a une petite fille qui n'a pas levé la main.
Elle est trop petite pour cette classe. 4 ans peut-être, assise très droite sur une chaise faite pour quelqu'un de plus grand, les pieds dans le vide. Elle ne demande rien. Elle me regarde.
Et dans une salle où 30 enfants ne font aucun bruit, j'entends un sifflement.
Il s'arrête.
Il revient.
Je connais son dossier par cœur. Je ne l'ai jamais vue.
Bip. Bip. Bip ... Bip. Bip. Bip.
5 heures.
C'est la 14e nuit de suite que je fais ce cauchemar. Je le sais parce que je le note aussi.
Je l'arrête avant la deuxième série. Je ne dormais plus.
La maison a 3 niveaux et j'en occupe 2.
En bas, la cuisine et une pièce que j'ai vidée pour le sport. La vider n'a rien demandé : il n'y avait rien dedans.
Au milieu, rien. Une dalle vide sur toute la surface, que je ne chauffe pas et où je n'ai jamais rien posé. Je la traverse 4 fois avant 6 heures du matin.
En haut, une chambre, une douche, une armoire. Ce niveau-là ne couvre que la moitié de celui du dessous. L'autre moitié est du béton nu, à ciel ouvert, de plain-pied avec ma porte, et c'est là que l'appareil se pose.
Je peux dormir, me laver, m'habiller et partir sans redescendre. C'est l'État qui me loge.
Du béton, partout. Les murs, le sol, les plafonds, les marches. Rien dessus. Pas de peinture, pas de cadre, pas de tapis, pas un objet posé qui ne serve à rien. Ce n'est pas un goût. Tout ce qu'on accroche à un mur a été fabriqué par quelqu'un, et tout ce qui a été fabriqué pèse.
Je descends. 40 minutes en bas. Rameur, corde, poids. Ce n'est pas de la santé, c'est de l'entretien : un corps qu'on laisse aller consomme davantage, et je tiens à ce que la ligne du mois tombe juste.
Je remonte. Douche. Balance. 78,4. C'est 200 grammes de plus que le mois dernier à la même date, et je sais exactement d'où ils viennent : 4 jours à l'étranger, des repas qu'on ne refuse pas sans vexer, une cartouche d'air que j'ai acceptée.
Je note 78,4 dans le carnet. Je note aussi les 4 jours, en face, entre parenthèses. Il faut que la cause soit écrite à côté du chiffre, sinon le chiffre ne veut rien dire.
Sur la page d'en face, il y a l'autre compte : ce que je reçois, ce que je dépense. Je dépense tout, au sten près, et je ne mets rien de côté.
Ça ne se voit pas, parce que je n'achète pas d'objets. De quoi manger correctement, 4 costumes identiques qu'on refait quand ils sont usés, une maison qu'on entretient au lieu de la laisser vieillir. Il n'y a rien chez moi qu'on puisse revendre.
Personne ne me l'a demandé. Personne ne le vérifie. Ça fait 25 ans.
Café noir. Rien d'autre avant midi.
Je le bois debout en bas, sous la seule chose de cette maison qui ait une couleur. Une lampe jaune, accrochée un peu trop bas au-dessus de la table. Elle vient de la cuisine de mes parents. Je ne l'ai jamais remontée et je ne la remplacerai pas, et quand elle est allumée c'est le seul endroit ici qui ait l'air d'appartenir à quelqu'un.
Je l'éteins. Je remonte une dernière fois.
À 6 heures, l'appareil m'attend sur la dalle, et le pilote aussi.
Le pilote — On se bouffe du brouillard aujourd'hui, ou c'est du propre ?
Elias — Du propre. 4 000 mètres.
Le pilote — Ah, merde.
Il a craché par la passerelle avant de monter. Chez la Ligue, on attend toute la journée que les ministres aient fini.
Nous partons pour la Ligue équatoriale. C'est la réunion annuelle. Astra et la Ligue l'organisent, la président, en tiennent le registre, et une fois par an tout ce qui fait tourner le monde est posé sur une table : le Prométhium, le cours des métaux, le silicium, les tonnages, les taux de passage.
Organiser n'est pas décider. Ils pourraient imposer, ils ne le font pas : un pays avec une armée, on ne l'accule pas.
Ça dure 3 jours. Seule la matinée du premier compte : c'est là qu'on lit les chiffres. Le reste, ce sont les annexes, et on laisse les ministères s'en occuper.
Tout le monde vient. Rien ne s'y décide.
Le Nord y envoie son ministre de l'Économie, son ministre de l'Industrie, et le Président en personne quand l'année est importante. Cette année, elle l'est.
On m'y envoie aussi. Sur la liste, je suis « conseiller — suivi énergétique ». C'est-à-dire que je m'assois au troisième rang, que je note ce qui se dit, et que je ne parle pas.
3 heures de vol vers l'équateur, et pendant 2 heures on passe au-dessus de rien.
C'est ce qui surprend les gens qui ne volent jamais : la Terre est vide. 3 blocs, 300 millions de personnes en tout, et de la place pour cent fois plus.
Le Nord et la Coalition se touchent. D'une de leurs mines à un de nos postes-frontières, il y a 3 heures de camion et une chaîne de montagnes qui retient leur fumée chez eux.
La Ligue, elle, est ailleurs. 2 heures de vol au-dessus de rien : pas une lumière, pas une route, pas une clôture. Personne ne parle jamais de ce vide. Il n'appartient à personne, donc il n'a pas de prix, donc il n'existe pas.
À la deuxième heure de vol, l'écran de la console a affiché 6 mots. Pas d'expéditeur, pas d'accusé de réception : sur ce canal-là, on n'en met pas.
Site sud. Un homme. Charge tombée.
Ce n'est pas le pays qui l'a eu. Nos 12 ingénieurs sont mieux traités là-bas que la plupart des gens du Nord : logements scellés, air filtré en continu, cartouches sans compter. On ne lésine pas sur du matériel de cette valeur.
Et s'il était tombé malade, ça se serait réglé sans un bruit. Il y a des cliniques dans les tours, et on y soigne depuis toujours des gens qui n'existent pas. La discrétion est la seule chose que ce pays fasse parfaitement.
Une charge de 6 tonnes, non. Ça ne se soigne pas. Ça se ramasse.
Ce pays sait faire disparaître un malade sans laisser une ligne. Il ne sait pas accrocher 6 tonnes. J'ai acheté de la discrétion, je n'ai jamais acheté des normes, et on m'a livré exactement ce que j'ai commandé.
Putain de pays de—
Je m'arrête là. Quand je commence à insulter un fournisseur, c'est que je cherche déjà quelqu'un d'autre à qui donner ça.
Le problème n'est pas qu'il soit mort. C'est qu'il est mort à un endroit où il n'a jamais mis les pieds.
Ils sont 12 là-bas. C'est moi qui les ai choisis.
J'ai lu les 12 dossiers en une nuit, il y a 3 semaines. Compétence, discrétion, situation de famille. J'ai préféré les hommes seuls quand j'ai pu, et je n'ai pas pu douze fois.
Le message ne dit pas lequel. Pendant 20 minutes, j'ai espéré que ce soit un des 3 qui n'ont personne.
Ce n'était pas un des 3.
Il faudra écrire à la famille. Quelqu'un d'autre signera la lettre : mon nom ne figure sur aucun papier de ce pays. Mais la phrase, c'est moi qui la donne, et elle doit tenir 20 ans sans que personne ne tique dessus.
Il ne peut pas être mort au Sud, puisqu'il n'y est jamais allé. Et il doit être mort de la même chose, parce qu'on ne raconte pas ce qu'on ne peut pas montrer.
Il me faut donc un chantier chez nous, une date, une charge, et un chef d'équipe qui signera avoir vu.
J'en ai 3 qui servent à ça.
Le mensonge ne portera que sur l'endroit.
Le corps rentrera par la route, dans un des camions. C'est le seul trajet que nous ayons.
Ils seront 11 demain matin, et il en faut 12 pour tenir les délais. J'ai demandé qu'on m'envoie 3 nouveaux dossiers.
C'est la première ligne que j'ai écrite. La lettre est venue après.
On voit le Plateau 20 minutes avant de se poser.
D'abord une chaîne de montagnes ordinaire, tordue, sale, comme partout. Puis ça s'arrête net, et il y a un disque.
40 kilomètres de bord à bord. Plat. Rond. Les flancs tombent droit sur 4 000 mètres, sans éboulis et sans pente, comme si on avait posé une pièce de monnaie sur le monde.
Personne n'a jamais expliqué ça. Il existe 4 ou 5 théories, elles se contredisent toutes, et aucun habitant de ce pays ne s'y intéresse. Quand on hérite d'une chose pareille, on ne demande pas d'où elle vient.
Le trou, en revanche, on sait très bien d'où il vient.
Il est au pied du mur, au nord. Vu d'en haut il n'est rien du tout. On passe à côté en descendant et il fait la hauteur d'un immeuble, parfaitement rond, les bords lisses.
Il ne monte pas tout droit. Il traverse le disque en diagonale : il entre en bas d'un côté, il grimpe à l'intérieur de la roche, et il ressort là-haut sur le dessus, à 2 kilomètres du bord opposé. 38 kilomètres de long pour 4 000 mètres de haut. Une pente qu'on sentirait à peine en marchant.
La fusée entre en bas, dans la plaine, à l'altitude de tout le monde. Le rail la pousse pendant 38 kilomètres sans qu'elle allume un seul moteur. Elle ressort en haut à Mach 10, déjà penchée vers le ciel, avec un tiers de l'atmosphère derrière elle et rien de brûlé pour l'avoir traversée.
Chez nous, une fusée part du niveau de la mer, à l'arrêt, dans de l'air épais. La Ligue lance mille fois pour le prix d'un de nos lancements.
Ils ont creusé ça. 38 kilomètres de roche en ligne droite, au bon angle, il y a 80 ans, avant qu'il existe un seul gramme de Prométhium pour le rentabiliser. Ils y ont mis tout ce qu'ils avaient, et le Nord a payé l'autre moitié.
On avait proposé au Sud de payer un tiers. Ils ont dit non.
Il n'y a pas de piste, ici. On arrive au-dessus d'un cercle de béton, les tuyères basculent vers le sol, et on descend droit. Le béton renvoie la chaleur pendant une minute après la coupure.
Ils en ont construit 14, alignés le long du bord. Il n'y a jamais eu que 3 pays.
Quand la porte s'ouvre, on prend l'altitude dans la poitrine. Ce n'est pas douloureux, c'est humiliant : on parle plus lentement, on monte 3 marches et on s'arrête. Les gens d'ici ne remarquent rien. Ils sont nés dedans.
Au bout du tarmac, il y a une vitrine blanche, éclairée, avec 2 lettres dessus.
O2.
La même enseigne qu'au bloc 4. Le même blanc, la même lumière, les mêmes rayonnages. Là-bas, on y vend de l'air à des gens qui étouffent dans le leur. Ici, on en vend à des ministres qui n'en ont pas assez. Une seule entreprise, les deux bouts du monde.
Notre ministre de l'Industrie en a acheté 2 sans regarder le prix.
Il y a un bâtiment pour les pilotes, en bout de tarmac, bas et sans fenêtres du côté du vent. Chauffé. L'air y est enrichi, il y a des lits pour ceux qui restent la nuit, et le café ne coûte rien. J'y suis entré une fois. C'est mieux tenu que le troisième rang où je vais m'asseoir.
On ne laisse pas dehors 8 hommes capables de poser un appareil à 4 000 mètres. On ne lésine pas sur du matériel de cette valeur.
Il y a 8 appareils posés aujourd'hui, et c'est le jour le plus chargé de l'année. Il n'y a que 3 pays au monde, et l'un des 3 n'a pas un seul appareil qui ait le droit de se poser ici : les vaisseaux de la Coalition marchent au Pyrosile, ils sont énormes, noirs de suie, et il n'est pas question qu'une chose pareille crache sur ce plateau.
Alors la Ligue va les chercher.
Une navette blanche descend au Sud une fois par an, se pose dans la fumée, ramasse la délégation de la Coalition Autarcique et la remonte à 4 000 mètres. C'est un service. Enfin... C'est présenté comme un service, et on dit merci.
Vasko en est sorti le premier, les bras déjà ouverts.
Vasko — Ils viennent me chercher chez moi, maintenant ! L'année prochaine, ils me portent !
Il a ri. Tout le monde a ri, la Ligue comprise, et c'est exactement ce qu'il voulait. Quand on est obligé d'être ridicule, il vaut mieux être celui qui l'a dit en premier.
Les pilotes ne restent pas dans leur bâtiment. Ils fument dehors, contre les trains d'atterrissage. Ils se connaissent tous, ils s'insultent par pays, ils échangent du tabac, et ils savent absolument tout de ce qui va se dire là-haut sans que ça leur rapporte quoi que ce soit.
Le mien m'a regardé partir.
Le pilote — Ramenez-moi avant la nuit. J'ai pas envie de dormir ici.
Et puis on lève la tête, et il y a le palais.
Il est en l'air.
Pas très haut, une trentaine de mètres. Un bâtiment de la taille d'un quartier, posé sur rien, parfaitement immobile.
En dessous, on voit les moteurs. Des dizaines, tournés vers le sol, chacun de la taille d'une maison, encastrés dans le ventre du bâtiment. Ils ne crachent rien qu'on puisse voir : pas de flamme, pas de fumée, pas une traînée. Mais ils font un bruit très bas, qu'on entend moins qu'on ne le reçoit. Ça vibre dans le sternum et dans les dents, et sous le bâtiment il faut parler plus fort. Le sol est chaud à cet endroit-là, et la poussière ne retombe jamais tout à fait.
Personne autour de moi ne lève la tête. Le ministre de l'Économie demande à quelle heure on repart.
Moi, je calcule. C'est plus fort que moi, et cette fois je suis allé au bout.
80 000 tonnes tenues en l'air. 1,5 tonne de Prométhium par mois.
Un mineur du Sud gagne 25 stens par mois.
Chaque mois, ce bâtiment dépense ce que 12 500 hommes du Sud gagneront de leur naissance à leur mort.
Et personne ici ne trouve ça remarquable, parce que personne ici n'a jamais eu besoin de le remarquer.
On monte par une passerelle.
Elle part d'un bâtiment bas en béton, au bord du tarmac, et elle grimpe en pente douce jusqu'au ventre du palais, où elle s'emboîte. Il y a des roues dessous et un rail dans le sol. Quand le bâtiment se déplace, la passerelle le suit.
Dedans, c'est un couloir. Sol en caoutchouc gris, une main courante des deux côtés, des marques noires sur les bords là où on a fait passer des chariots pendant 30 ans. La pente se sent dans les mollets. À mi-chemin il y a une marche mal reprise, et quelqu'un a collé une bande jaune dessus.
C'est par là qu'on entre dans l'endroit le plus cher du monde. Personne ne l'a jamais refaite, parce que personne ne la regarde.
La salle occupe tout un côté du bâtiment. Elle fait la longueur d'un terrain et on y voit d'un bout à l'autre : pas une colonne, pas une cloison, pas une porte visible une fois qu'on est entré.
Le sol, les murs et le plafond sont du même gris très pâle, sans joint apparent et sans plinthe. Les parois se raccordent au sol par une courbe, comme l'intérieur d'un objet moulé. Il n'y a rien accroché nulle part. Pas un drapeau, pas un portrait, pas une date, pas le nom du pays qui nous reçoit. Un homme qu'on ferait entrer les yeux bandés ne saurait pas chez qui il est.
Il n'y a pas non plus de lampes. C'est le plafond entier qui éclaire, d'un blanc égal, exactement le même partout. Personne autour de cette table ne fait d'ombre, et aucune place n'est mieux éclairée qu'une autre. Au bout d'une heure on ne sait plus quelle heure il est, ni quel temps il fait dehors, ni depuis combien de temps on est assis.
Une seule paroi est vitrée, sur toute la longueur, côté plateau. On est à 30 mètres du sol et on voit jusqu'au bord du disque.
Et il fait exactement la bonne température. Dehors il y a 4 000 mètres, du vent, et de l'air qui ne suffit pas. Ici on est bien, et personne n'a besoin d'y penser.
La table est ovale, d'un seul tenant, une soixantaine de mètres de long.
On s'assoit tout autour. Chacun voit tout le monde, et personne n'est en bout : il n'y a pas de place d'honneur, donc il n'y a pas de mauvaise place. Elle est aussi trop large pour qu'on se passe une feuille d'un bord à l'autre. On se voit le visage, on ne peut pas se toucher, et on ne peut pas se parler sans micro.
Tout ce qui se dit dans cette salle est dit dans un micro. Et un micro, ça s'enregistre.
Devant chaque place, un chevalet avec un nom de pays.
Devant une place, il y a un chevalet avec un seul mot.
ASTRA
Pas de nom, pas de titre, pas de fonction. Personne à cette table ne sait comment il s'appelle. On dit « Astra a demandé », « Astra a refusé », comme si l'homme et la chose portaient le même mot, et au bout de 30 ans plus personne ne trouve ça étrange.
Nous nous installions quand le sol a vibré.
3 secondes, peut-être 4. Les verres ont tremblé sur la table. Ce n'est pas le sol qui bouge : c'est la montagne entière qui conduit ce qui la traverse. Par la baie, tout au bout du plateau, un point blanc est sorti de la roche, a pris le ciel en biais, et a disparu dans le bleu sans laisser une traînée.
Personne n'a tourné la tête. Le ministre de l'Économie a fini sa phrase. Un serveur a redressé un verre.
Chez la Coalition, on tire un feu d'artifice en plein jour pour accueillir un invité. Ici, on met une fusée en orbite au milieu d'une phrase, et ça n'interrompt rien.
Le Président s'est assis au premier rang. Je me suis assis au troisième, avec mon carnet.
La séance a commencé à 10 heures.
Il n'y a rien à négocier ici. Tout a été négocié ailleurs, pendant des mois, capitale par capitale, par des gens dont ce n'est pas le métier officiel.
On vient le dire à voix haute, pour que plus personne ne puisse prétendre ensuite qu'il ne savait pas.
Un homme de la Ligue lit sa fiche, les autres notent, et à la fin on se lève.
Point 1 : calendrier des descentes pour l'année. 48 dates, 4 par mois. On ne fait jamais descendre un mois entier d'un seul coup : personne n'a envie de perdre 2 000 tonnes parce qu'un vaisseau s'est mal posé. Personne ne discute une date.
Point 2 : taux de passage. La Ligue prélève sa part sur chaque tonne qui traverse ses mains, et elle a décidé de ne pas y toucher cette année. On a remercié. On remercie toujours quand on ne change rien.
Point 3 : le cours des métaux.
C'est ce point-là qui fait venir tout ce monde.
Broyer de la roche d'astéroïde laisse de l'acier, du silicium, du titane. Astra ne les cherche pas, elle les ramasse, et ça redescend avec le convoi.
La Coalition en sort bien davantage, de son propre sol, et c'est sa seule devise étrangère.
Ce qu'elle arrache avec des hommes dedans, Astra le fait tomber d'une benne.
Le représentant a lu le cours de l'année. Il n'a pas dit comment on l'établissait, et personne ne l'a demandé. Ça se règle ailleurs, entre gens qui n'ont pas besoin d'être dans cette salle.
Vasko a noté le chiffre lui-même, sur une feuille, sans la passer à personne.
Point 4.
Une toile blanche est descendue au fond de la salle, et un projecteur s'est allumé au-dessus de nos têtes.
Une vallée. En plein jour, vue d'environ 500 mètres. Des arbres sur tout le flanc gauche, une rivière qui fait 2 boucles, un lac au fond avec la lumière posée dessus. On voit les feuilles bouger. On voit l'ombre d'un nuage traverser l'herbe et remonter sur la pente. En bas, près de l'eau, il y a des bêtes, une vingtaine, qui descendent lentement vers la rive.
Sauf que la caméra n'est pas à 500 mètres. Elle est en orbite. Je n'ai jamais rien vu d'aussi net dans une salle de cinéma, et ils filment ça depuis l'espace.
Et puis rien.
Le représentant ne dit pas ce qu'on regarde. Il ne présente pas, il ne commente pas. Il repose ses mains à plat sur la table et il attend.
On regarde une vallée.
Au bout de 10 secondes, les gens ont commencé à se regarder entre eux. Le ministre de l'Industrie s'est tourné vers moi comme si j'avais la réponse. Quelqu'un a toussé. C'est très long, 40 personnes qui ne savent pas ce qu'on leur montre.
Deux hommes seulement ne regardaient pas l'écran. Le représentant de la Ligue regardait la salle. Et au bout de la table, la place au chevalet d'un seul mot n'a pas bougé non plus.
Vasko a craqué le premier. Il craque toujours le premier, et c'est un métier.
Vasko — Vous nous passez un reportage animalier ? On a droit au commentaire ?
2 ou 3 rires. Le sien, plus fort que les autres.
L'image n'a pas changé. Les bêtes descendaient toujours vers l'eau.
Puis la terre s'est ouverte.
Il n'y a pas eu d'explosion, pas au sens où on l'entend. Le sol s'est ouvert, et c'est tout. La poussière est montée droit, très lentement pour quelque chose d'aussi gros, et la vallée a disparu dessous.
Le représentant — Je ne sais pas à quoi vous avez pensé pendant ces 30 secondes. C'est le temps qu'il a fallu à notre missile pour quitter l'orbite et arriver là. Nouvelle génération. Il part d'une plateforme, il redescend sur la cible, et aucun point de la planète n'est hors de portée.
Personne ici ne sait où c'était, et personne ne demandera. C'est un endroit de la Terre, choisi parce qu'il n'y avait personne dedans et qu'il y en a d'autres.
Le représentant — L'équivalent d'une ville moyenne. Nous rappelons que ce résultat est obtenu au Prométhium. Le Pyrosile ne permet rien de comparable.
Il a eu un petit rire en tournant sa page. Pas un rire méchant. Le rire de quelqu'un pour qui la question est réglée depuis si longtemps qu'il trouve amusant qu'on la pose encore.
Le représentant — Le Pyrosile, franchement. Qui voudrait encore de ça. Point suivant.
Personne n'a ri. Personne n'a rien dit. Le ministre de l'Industrie a noté quelque chose, et je sais qu'il n'a rien noté du tout, parce que je regardais son stylo.
Vasko souriait. Il sourit toujours.
Point 5 : le volume.
Le représentant — L'an prochain, la production mondiale passe de 2 000 à 2 300 tonnes par mois.
Dans la salle, 4 personnes se sont mises à calculer. J'ai fini avant qu'il tourne la page, et j'ai regardé les 3 autres continuer.
La répartition vient après le volume. Une fois lue, elle est lue pour un an.
J'avais peut-être 12 secondes.
Ce que j'allais dire n'était passé par aucune capitale et aucun couloir. C'est la seule chose qu'on ne fait pas ici.
Je me suis levé.
Le Président n'a pas tourné la tête vers moi. Il a fermé les yeux une seconde, ce qu'il ne fait jamais, et j'ai su que je paierais ça au retour.
Elias — Monsieur. Une question de méthode.
Le représentant — Nous vous écoutons.
Elias — La Coalition Autarcique reçoit zéro depuis la première année. Ce n'est pas une sanction, c'est un défaut de trésorerie : ils n'ont jamais eu de quoi payer. Je propose qu'on leur ouvre une ligne. 2 tonnes par mois, à crédit, au taux qui vous conviendra, gagées sur leurs livraisons de minerai.
Personne ne m'a interrompu. C'est ce qui m'a inquiété.
Elias — Ils sont 125 millions. Depuis cette année, il en meurt plus qu'il n'en naît. Un pays qui s'éteint ne rembourse rien, et il ne creuse plus non plus.
Le représentant de la Ligue n'a pas répondu. Il a regardé le bout de la table, là où il y a un chevalet avec un seul mot dessus.
Astra a rapproché son micro.
Astra — Monsieur Vorn. Vous savez très bien que si nous ouvrons un crédit au Sud, ils en feront une troisième tour.
Il y a eu un rire quelque part à gauche. Un seul, court, poli.
Puis il a rapproché le micro encore un peu, et il a dit la deuxième phrase plus bas, comme on ajoute un détail sans importance.
Astra — Moi, remarquez, je ne les ai jamais vues de près.
J'ai remercié. Je me suis assis.
Tout le monde a vu 2 tours depuis l'espace. Tout le monde sait que ce pays est tenu par des voleurs et que son peuple crève dessous. Le dire n'accuse personne, et autour de cette table, personne n'a entendu autre chose qu'une plaisanterie.
« De près. »
L'héliport est à 200 mètres. Le Smog-P s'arrête à 180. Il y a 20 mètres de tour qui dépassent de la couche, et c'est exactement par là qu'on se pose.
Ils n'ont pas eu besoin de me suivre. Ils ont regardé le seul endroit de ce pays qu'on puisse voir d'en haut, et ils ont compté ce qui s'y posait.
Vasko regardait ses mains. Il ne regarde jamais ses mains.
La répartition a été lue à la fin, par ordre alphabétique, du même ton que les 48 dates de descente.
Nous prenons 65 % du volume depuis 30 ans. Sur 2 300, ça ferait 1 495 tonnes, et j'avais le chiffre en tête depuis l'annonce.
Le représentant — Coalition Autarcique : zéro. Fédération du Nord : 1 505 tonnes par mois. Ligue équatoriale : le solde.
10 tonnes.
Personne n'a relevé. Il n'y avait rien à relever : 10 sur 2300, c'est une virgule, un arrondi, une politesse entre gens qui se connaissent.
Sauf qu'il n'y a jamais eu d'arrondi dans ce chiffre-là. Pas une fois en 30 ans.
Ils m'ont donné exactement ce que j'avais pris.
Je suis venu voler une couverture. On me l'a offerte, au gramme près, devant 40 personnes qui n'ont rien vu passer.
Et je suis reparti sans savoir ce qu'on venait de me donner.
Un avertissement, ou une avance. Je ne sais pas lire ce chiffre-là.
En l'an 50, quand le Nord a essayé, Astra a fermé le compteur de moitié et n'a rien dit pendant 3 mois. C'est comme ça qu'on punit ici. On retire, on n'explique pas, et on attend que l'autre démolisse son propre travail de ses propres mains.
Elle n'a rien retiré. Elle a ajouté.
Je connais les gestes de cette maison. Celui-là n'existe pas.
Il fait 21 degrés dans cette salle. Il y fait 21 degrés toute l'année. J'ai froid dans le dos, et sous les bras, et ça descend le long des côtes.
Mon corps a compris avant moi.
Personne ne l'a vu. Il n'y a pas d'ombre, ici.
Si on me paie pour que ça continue, c'est que ça arrange quelqu'un. Et si ça arrange quelqu'un, je n'ai rien décidé.
J'ai exécuté. Je ne sais pas quoi.
Et je ne sais même pas de qui ça vient. C'est la Ligue qui a lu le chiffre. C'est Astra qui l'a laissé lire.
J'ai noté 1 505 dans mon carnet, parce que c'est mon travail de noter. Le stylo a glissé sur le 5. J'ai regardé ma main écrire le chiffre, et j'ai vu qu'elle était moite.
Depuis 25 ans, je tiens 2 colonnes : ce que je reçois, ce que je rends. À la fin du mois, elles tombent juste.
Demain matin je monterai sur la balance, et elle dira quelque chose. Je saurai exactement d'où ça vient, et je ne pourrai pas l'écrire.
On vient de me donner 10 tonnes, et il n'existe aucune colonne où les mettre.
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